Curriculum vital

2030. Je travaille pour une boîte dont le produit est l’humain. Chaque jour, je supprime les produits périmés. C’est simple, il n’y a qu’à appuyer sur un bouton.

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Mercredi 24 janvier 2007 3 24 /01 /Jan /2007 00:00

 

Le temple semblait éteint. Semblait, seulement. En vérité, son contenu grouillait d'agitations, de précipitations : les pieds fracassaient son sol, ajoutant à la désolation de l'édifice l'angoisse inhérente à tout violeurs, tout étrangers. J'étais l'étranger. Je le sentais bien. Mes phrases s'écrasaient dès leur envol, les autochtones percevaient ma peur.

Les huttes se succédaient les unes aux autres, et on y rentrait, et on y sortait, et on y rentrait, et parfois l'on n'y sortait plus et cela m'effrayait. La population était essentiellement féminine, bien que panachée par des mâles serviles et dominés, traînés dans les grottes par le bras, par soumission. La mixité des couleurs donnait à ce capharnaüm des allures de laxatifs.

Après bien des remous, je suis rentré. Ma mission le réclamait. J'ai été envoyé ici par le gouvernement, pour une transaction très "spéciale". C'est le lot de tout ceux qui ont choisi de servir leur pays, de gré ou de force. Les concessions s'effacent devant l'intérêt supérieur de la nation.

De chemises en chemises je chemine, j'erre, j'élimine de ma vue les vendeurs d'amulettes qui s'arment de persuasions marketings pour me corrompre : ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont blancs, ils s'enferrent dans leurs mensonges.

Mes bottes sanglotent devant le délétère spectacle qui s'offrent à elles : clameurs, feulements des individus guerroyant les rabais, les étiquettes, les petites culottes philosophales. Les réductions indécentes se soldent par des bousculements, des combats de poules, des coups de pieds dans la grande surface. Armé d'un simple billet de 20 euros, piètre machette, la fuite paraît la ruse la plus appropriée à l'endroit : pourtant, l'ardeur latente de ma chair préconise l'attaque, et j'avance, je progresse dans l'obscurité la plus totale. Les lueurs du magasin, flashy, compliquent sérieusement ma quête mais, inflexible, j'avance, je progresse, certain de réussir. Partout on bouge, guidé par une force immuable, vers les cintres, les jupes en promo ; je me fais le plus discret possible, près du radiateur, au fond de la lutte. Mais, hélas, la terreur me courtise et me touche en plein coeur : je rampe, l'humus infeste mes poumons, l'affolement ambiant me crie "fuit", "fuit", mais je persiste de nouveau, bravant cette armée efféminée.

Des indigènes nubiles se déploient et je les brave, ils se dérobent dans les cabines et ma force s'accapare l'espace. Mes doigts saisissent alors le magot tant recherché puis m'ordonne d'aller vers une caisse où un homme de l'ombre m'attend, patibulairement. La jungle s'éloigne, l'argent s'approche de sa valise de métal et nous concluons l'échange, sans violence. Entre professionnels. Satisfaits d'avoir évité le bain de sang qui aurait tâché nos âmes.

Puis, vu que ma femme m'attendait, je suis sorti de chez C&A, ce caleçon à la main.

 

 

Par Myblack - Publié dans : Restes du frigo
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