Curriculum vital

2030. Je travaille pour une boîte dont le produit est l’humain. Chaque jour, je supprime les produits périmés. C’est simple, il n’y a qu’à appuyer sur un bouton.

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Jeudi 23 août 2007 4 23 /08 /Août /2007 01:55

 

Lorsqu’il est devenu trop difficile d’effectuer un choix entre Gaz de France et Poweo, lorsque les tiramisus ont le goût incertain des légumes vapeurs, lorsque les volutes caligineuses de la déréliction transforment le lendemain en ergastule, il est grand temps de recourir au suicide.
On devrait se suicider plus souvent au lieu de croire éternellement à l’amour ou au bonheur, me disait récemment sur la rambarde du balcon un ami aujourd’hui envolé. Je le revois encore crier « Et touuuaaa tu en penses quouaaaaaaaaaaaaaa » de façon très touchante, et je maudis encore mon vertige de n’avoir pu lui susurrer ma réponse : « Tu as parfaitement raison, Sacha. » Oui, il s’appelait Sacha. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a sauté.
J’ignore pourquoi, mais mes amis ont tendance à sauter, lorsqu’ils deviennent mes amis. Sacha est le troisième que je surprends en pleine décision.
Je ne les blâme pas, au contraire. Je les comprends, j’essaye de me mettre à leur place. De plus en plus.
Se tuer évite les déceptions futures. Ah, si tous les insectes rampants à l’existence maussade qui font de l’Euromillions une possible dérobade à la morosité se tenaient la main et appuyer tous, simultanément, sur la gâchette ! Cela augmenterait considérablement mes chances de gain.
 
Le suicide est sain. Il fait vivre les entreprises de pompes funèbres. Si jamais il existe après la mort autre chose que l’enterrement, le suicide permettra de l’affirmer. Sénèque, membre influent du showbiz romain de l’antiquité, le considérait même comme le dernier acte de l’homme libre.
Libre de choisir le camion ou la voiture, la rouge ou la verte, le bus de 15h12 ou celui de 15h32. Si possible fréquenté, que tout le monde en profite, que la foule massée qui accepte les grèves donne envie à la mort de se manifester.
La compagnie des autres pousse à la folie. Diable ! Que le déprimé se lâche, qu’il évite d’être lâche, splash ! Se jeter à l’eau en poussant ceux de devant, si possible. Mourir se mérite, après tout. Se partage. Hélas, tout le monde ne dispose pas d’une veuve à éplorer et d’enfants aimants.
Le malheur n’est vraiment triste que s’il est partagé.
 
Des méthodes sont plus efficaces que d’autres. Le gaz a son charme, il est incolore. Evidemment, évitez de vous suicidez au gaz hilarant, à moins de vouloir mourir de rire. L’épectase a son charme, aussi : se faire descendre en montant au ciel, n’est-ce pas une revanche sur l’ironie de la vie ?
 
Expirer en martyr pour crever dans l’histoire est le summum de la joie du dépressif. Exploser près du pape, faire d’une pierre deux coups. Ces gens-là croient au paradis, profitez-en. Je comprends parfaitement les musulmans qui tambourinent leur amour d’Allah dans les bibliothèques ou les marchés dominicaux en arrachant les corps d’écoliers et les biographies de Marcel Cerdan : ils veulent simplement se faire entendre. Mourir dans la lumière. Boum.
C’est quand même plus classe de passer aux infos avec Harry Roselmack que d’aller à la morgue avec tata Françoise, hein ?
Une disparition réussie est une disparition qui marque. Qui se souviendrait encore du Petit Gregory, sans son meurtrier ? La noyade l’a rendu célèbre. A l’heure actuelle, il serait comptable au Crédit Agricole : tu parles d’une vie.
 
Mourir pour des idées, chantait Brassens. Ok, mais si on n’en a pas ? Si l’on souhaite en finir parce que, justement, l’on en a plus ? Moi, j'ai jamais demandé à naître : c'est ça qui me tue.
 
La longue agonie des jours sans fin balise le parcours jusqu’au ravin. Sautez, il pleut. Par contre, un conseil : tuez-vous plutôt le matin. Ca fera toujours un après-midi de plus d’éviter. On ne se flingue pas entre les deux yeux comme ça, sur un coup de tête : une minutieuse préparation est indispensable. Les cimetières étant remplis d’étrangers, la question de l’avenir du défunt se pose : faut-il rejoindre Tabarly et les crabes ou bien griller en brochette dans un four crématoire ? Les cendres en haut de la cheminée ou descendre au fond de la Méditerranée ? A poil ou le poêle ? Réfléchis bien, toi qui envisage ta perte : ça serait dommage de louper ta mort autant que tu as loupé ta vie.
 
Car les suicides véritablement réussis sont rares. MarylinMonroe regrette encore d’avoir confié sa mort à la Maison Blanche. Lionel Jospin a fort mal estimé les portées de son attentat sur le Parti Socialiste, le soir du 21 avril. Et j’en viens à comprendre le suicide de Grégory Lemarchal : c’est dur, d’être aimé par des cons. Il a eu l’intelligence d’en finir avant que son public ne se lasse. Je le ne voyais pas, dans 50 ans, chanter l’amour à des jeunettes en jupes courtes. Certaines personnes ne sont pas nées pour vieillir. Moi, par exemple.
Je suis trop optimiste de nature pour m’imaginer vieux.
Pour ne pas périr croulant sous le poids de mon âge et de mes lunettes double foyers, j’amputerai le malheur avant qu’il ne m’atteigne.
Quand mes crampes, volages, en auront assez, j’étoufferai la télé avant qu’elle ne m’éteigne.
La montée de ma fin se fera en escalator.
Et tant pis si j’ai tord. Que la tombe me protége.
Et tant mieux si j’abrège. Que les vers me dévorent.
Devançant les brûlures et le mal de bide, j’accueillerai la mort quand sonneront les rides.
Avec des crackers, pour bien me faire voir.
Prévoir d’acheter des crackers.
 
 
Par George-Alain Moustiquaire - Publié dans : Restes du frigo
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