Curriculum vital

2030. Je travaille pour une boîte dont le produit est l’humain. Chaque jour, je supprime les produits périmés. C’est simple, il n’y a qu’à appuyer sur un bouton.

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Dimanche 29 juillet 2007 7 29 /07 /Juil /2007 18:23


La vie de stagiaire est souvent plus proche de la mort. Surtout dans cet appart. Le proprio est rentré chez lui, en Auvergne, il m’a laissé les clés sur le digicode, j’ai plus qu’à sonner. Je pensais que j’allais pouvoir écrire trois, quatre, douze articles par jour : que nenni ! Des impératifs éditoriaux, comme quoi les lecteurs seraient trop cons pour s’enfiler cent lignes de bon français à la suite et tais-toi donc ça n’se fait pas de parler la bouche pleine, qu’il m’a dit, Gérard Crobard.

Je me suis déjà fait censurer une fois, et la critique rampe au plafond à chaque fois que je valide mes écrits sur ce Blog insipide.
J'ai tenté de provoquer l'espèce humaine mais elle se borne à Grégory Lemarchal. L'affaire Dreyfus a changé d'âme.
 
J’ai fait le ménage dans ce taudis, un vrai capharnaüm. Pas trop d’insectes, mais des rats. Je les ai fait rôtir par la fenêtre, hier, y avait de l’orage. A croire que son frigo n’est qu’une doublure lumière, à ce Myblack. Y a des miettes partout, aussi. Pas que des miettes, d’ailleurs : j’ai retrouvé un de ses potes sous le canapé. « J’attends le métro », qu’il m’a dit. Il semblait pas du coin, j’ai du l’aiguiller.
 
La décoration présente l’avantage d’être surprenante. C’est le seul. Ce poster géant des Top Boys nuit gravement à la santé de l’harmonie, il est vrai souillée par les montagnes russes de canettes de Coca-Cola vides transportant des acariens surfant sur des filets de poussières ; parfois tu vois une botte de paille circulaire traverser la pièce, comme dans les westerns, sauf que le spaghetti il est sous le canapé, quoi.
Y a davantage de choses perdues que de retrouvées, chez Myblack.
 
C’est tout à fait possible que je vole son blé et me casse en courant. Il l’a laissé dans un tiroir, le con. Il me semblait pourtant trop intelligent pour avoir confiance dans l’espèce humaine. Faut dire, sur ce plan-là, je m’en étais fait une image d’Epinal de la solitude, de ce type. Pas du tout. Il a plein de photos de gens, dans ces tiroirs, des filles en gros plan. Des copines de facs, sans doute. Ou de fuck. Faut voir.

Sur une des photos j'ai cru reconnaître Claire Vergnier, une amie à un pote mécano.
Claire Vergnier est brune : c’est mieux. Les brunes sont moins courtisées. Claire Vergnier a quelques boutons sur le front : c’est mieux. Ses seins sont invisibles, c’est dure à dire, mais ses seins sont invisibles : c’est mieux. La coiffure ne semble pas faire partie de ses loisirs : tant mieux, les filles mal coiffées – voire pas coiffées du tout – n’attirent pas les regards. Même son prénom est banal : Claire. C’est d’un commun. Je n’aurais jamais fait attention à elle, d’ailleurs, si j'étais pas obligé d'avoir des potes pour ne pas totalement déprimer. 
Plus je la regarde, plus je constate ces imperfections, et plus je constate que, finalement, elle est parfaite. Avec mes airs de losers et mon absence de charisme, le catalogue de mes choix féminins est réduit à la portion congrue. Claire Vergnier en fait partie ; cette fille doit encore être vierge, elle n’a jamais connue le grand amour – éventuellement une passade, pas plus, ce qui pourrait l’inciter à se laisser tenter. Elle ne regarde même pas les beaux garçons qui passent devant ses yeux : à quoi bon, doit-elle se dire, résignée ? Elle peut craquer sur n’importe qui, n’importe quel couillon fera l’affaire, du moment qu’il s’intéressera un peu à elle sans lorgner du côté des culs plus moelleux qui tapissent les rues. Même un raté désespéré, vaguement obsédé sur les bords, aux mœurs douteuses pourrait la faire succomber. 
Le premier type quelconque, plutôt moche et sans avenir qui s’intéressera à elle. 
Je veux être ce type ! 
Mais elle s'est barrée pour Madrid, et ne revient pas avant six mois. Dommage qu'elle n'ait pas choisi Paris, comme capitale.
 
Moi, je connais personne à Paris. Sur mon CV y a marqué Paris, mais en fait je suis de Roubaix, comme les pavés. Ca va bien que j'ai appris par coeur les stations de métro en 5ème, sinon j'étais dans la merde. C’est à cause de ma sœur, qui m’a inscrite dans mon dos, bref, je m’ennuie. Du coup ça me change pas de Roubaix, vu que je m’y ennuyais aussi. Et que je ne connais personne là-bas non plus. C’est peut-être pas plus mal, finalement, de découvrir Paris en ramant en solitaire.
On n’est jamais déçu par les autres, quand on est seul.
 
Raymond Bounaffou est passé me voir, il avait oublié une éponge dans l’imprimante. On n’a pas trop parlé, il devait filer à l’Assemblée Nationale ensuite, il tient un journal intime faut pas qu’il s’arrête dès la seconde page comme toutes ces petites putes de 14 ans qui alignent deux mots pour se croire intelligente et se doigtent dès qu'elles ajoutent un adverbe de plus de deux syllabes. Bien qu'elles, au moins, ne se font pas censurer leurs pages ni critiquer par leurs supérieures.

Bon faut que je vous laisse, Gérard est de retour des toilettes.
 
Par George-Alain Moustiquaire - Publié dans : Restes du frigo
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