Vendredi 31 août 2007
Avant de se lancer corps et âme à 26 ans dans un métier de 4ème zone en corrélation avec le niveau déplorable de leurs études, résultant de la fêtarde
passivité de leur intellect, de plus en plus de jeunes alcooliques voient dans l’oasis musical la solution des déboires. Ils loupent leur bac puis ils la braquent sur les partitions, en espérant
qu’elle les grossisse suffisamment pour se faire remarquer des autres cancrelats.
La musique est le nouvel opium des masses, la trousse de secours de la jeunesse attardée. Les queues bedonnantes en érection devant les castings de La Nouvelle Star
en sont l’illustration, la célébrité le dessein.
Le talent ne suffit pas : il a besoin d’être repéré, sublimé par un producteur, mis en avant par les médias. Du coup le talent en a marre, et il laisse sa
place.
« J’aimerais tant raper sur deux rimes quelconques, mais, hélas, je suis un blanc », gémissez-vous, le soir, dans votre chambre, en écoutant
Faf la Rage, le Lénine de la chanson.
« Ah, si j’avais du talent ! Ah, si j’avais un avenir ! Ah, si j’étais Myblack ! », couinez-vous, le soir, dans votre chambre, en
lisant mes articles. Mais voilà : vous n’êtes que vous, grouillot d’étudiant coincé dans une chambre de bonne, ne sachant écrire correctement sans correcteur orthographique et emprunté d’un
charisme de soupe Liebeg soluble à l’eau tiède.
Un CV tout à fait honorable pour faire de la chanson, donc.
Les notes de musique sont à la portée du premier venu, du moment qu’il arrive avant les autres. L’argent circulant dans ce milieu est européen, sans douanes. Il a
juste à endurer les vers claustraux de Zazie et les ritournelles de Frédéric Lerner. Si eux, pourquoi pas vous ?
La coupe de cheveux à la con : le petit plus qui vous démarquera des autres ringards.
Pour devenir riche en passant par cette voix, un groupe sera indispensable.
Le groupe permet de jouer sur scène avec une fille, impérative condition pour intéresser le tenant de cabaret.
Le groupe permet de planquer le fils d’un riche près de la basse de manière à ce qu’il s’implique, mais pas trop, de manière à ce qu’il finance, et beaucoup.
Le groupe permet de multiplier le manque de talent par quatre, de mélanger la médiocrité des gênes pour former un chamallow polychrome échappant par mégarde à
l’audibilité.
Le groupe permet de s’occuper lors des tournées fastidieuses à Riom et Laval en jouant aux cartes ou en couchant tous ensemble – d’où l’importance d’avoir une
fille.
Vous voyez : un groupe est indispensable. Mais il ne suffit pas. Il faut lui adjoindre un tube.
Prenons les Rolling Stones. Non, mauvais exemple. Ne visons pas trop haut. Prenons Superbus.
Comment faire une chanson de Superbus ?
Pour faire une chanson de Superbus, il faut :
- Une idée, mais pas trop originale, liée à l’amour ou à la violence
- Des habits tapageurs et tape-à-l’œil
- Un refrain piqué dans une publicité bulgare des années 70
Problème : il vous sera délicat de percer en chantant en bulgare, surtout en reprenant des couplets initialement consacrés à de l’eau pétillante ou à des
yaourts. Il va donc falloir écrire des paroles.
Si certains se sentent mal, il est encore temps de partir.
Non ? C’est bon ? Ok. Il va donc falloir écrire des paroles. Des paroles comme dans la chanson « Lola », de Superbus, classés dans le top 10 des
ventes de singles en juillet (selon Charts in France) :
Allo Lola, c’est encore moi
J’ai beaucoup pensé à toi, Lola
Allo Lola, ne raccroche pas
Ne mets pas de holà, Lola, oh là !
Allo Lola, oui c’est bien moi
Je n’ai pas dormi pour toi
Je n’en reviens pas
Allo Lola, ne raccroche pas
Lola lit dans l’au-delà, ma jolie lola.
Admirez toutes ces assonances subtiles, cette finesse d’écriture, cette distinction dans l’enchaînement des tonalités, ce matraquage auditif bactérien puant le homard
à vous donner envie d’envahir l’Irak. Cela paraît difficile à faire, mais non. Trois étapes, encore une fois :
- Choisir un prénom rigolo, comme Lola
- Cherchez plein de mots et de sons s’y rapportant.
- On mélange.
- C’est prêt, servez aux auditeurs de Skyrock et de NRJ avant qu’on ne
s’aperçoive de l’arnaque.
Cinq membres du Magic System, composant une chanson en mélangeant des cailloux
Moi-même au début j’étais sceptique, et pourtant : en moins de vingt minutes les refrains imparables s’accumulent sous la facilité de l’exemple initial, prêt à
inonder les radios et les oreilles égarées.
Après moult hésitations, mon choix s’est positionné sur Edgar.
J’ai alors cherché plein de mots et de sons s’y rapportant, dont voici la liste : « Garé, gare, égaré, garrot, Garou, égards, hagard, garder, garde-pêche,
bagarre, gardon, garage, garde-manger, garant, gars, garni, garde-à-vous, garde des Sceaux.»
Puis j’ai mélangé :
Hou-hou, Edgar, t’es garé où ?
Gare à toi Edgar, égaré et roux
Garde-pêche ton gardon garni ne se garde pas
Le garde des Sceaux est hagard, gare à ce gars
Hou-hou, Edgar, t’es garé où ?
Près du garrot de la gare de Garou ?
Ses égards au garde-à-vous, gare à la bagarre
Pour son garde-manger ne t’égare pas, mon gars
Remarquez que ça fonctionne aussi avec Hugo :
Oh-Oh, Hugo, ton ego à gogo
Gogo mon gars, tout de go gaga
Tes Légo égaux, ragot de bimbo
Gigolo au son du gong, go !
Oh-Oh, Hugo, ton ego à gogo
Gogo mon gars, tout de go gaga
T’es gay, gai, comme Gégé
Gogo et gaga, gag à gogo !
A moi l’Amérique !

Lucien-Charles Moutavia est un ancien professeur de
français renvoyé de l’Education Nationale pour
Hello, this is
Henri-Fabien Shewpps, tout droit sorti de prison pour avoir traduit illégalement en français le dernier Harry Potter. Aujourd’hui, et exclusivement pour le Blog de Myblack, je vais vous parler du
dernier recueil d’Anna Galvaudé : Pérégrinations contemporaines éclectiques de l’absolu alimentaire.
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