Bonjour, ici Henri-Fabien
Shwepps, votre dépressif préféré - et chroniqueur littéraire à ses heures perdues. Le sujet de cet article portera sur Philippe Risoli.
Immense poète et philosophe francais du XXème siècle, Philippe Risoli est pourtant mystérieusement ignoré, boudé par nos contemporains, qui ne voit
en lui qu'un crétin enfanté par la télévision. L'ancien animateur du "Juste Prix" et du "Millionnaire" est aujourd'hui raillé, en partie à cause d'une chanson sortie en
2001 chez Polydor, au titre énigmatique de " Cuitas les Bananas ".
Sous des aspects grotesques et risibles, cette chanson est en réalité porteuse d'un message fort, puissant. Philippe Risoli voulait, en l'enregistrant, faire basculer
les mentalités, faire prendre conscience aux hommes de la vulnérabilité de leur vie. Afin d'étayer ses propos, je vais analyser
méthodiquement les paroles de "Cuitas les Bananas". Pour les incultes du savoir, l'air de ce chef d'oeuvre est disponible sur la vidéo ci-jointe, chorégraphié par Michael
Jackson.
Y'a des jours tu sais pas pourquoi
Ca devrait marcher, ca marche pas
L'artiste nous plonge immédiatement dans l'illogisme du quotidien, où chaque jour apporte son lot de perplexités interrogatives. Le message, d'emblée, est fort, concis, affûté : la
vie est absurde, nos actes sans fondement, l'impossibilité de contrôler notre propre destin nous étouffe.
Y'a des nuits tu sais pas pourquoi
Tu devrais dormir mais, tu dors pas
Le contraste jour/nuit renforce cette sensation de perdition de l'âme. Afin de justifier ses propos, Philippe Risoli exhale l'exemple de la quête du sommeil, poursuite insomniaque
symbole de la recherche du moi intérieur en hibernation. La virgule accolée au "mais" introduit la suspense, l'attente d'un futur incertain : "Tu devrais dormir", mais quoi ?
Mais t'as pas envie ? Mais tu regardes un film ? Non : "Tu ne dors pas", tout simplement, prosaïquement ! Absence de justification, néant explicatif, comme pour mieux souligner que la
vie, dans sa globalité, n'a aucune justification, aucune raison d'être.
Tu voudrais être éclaboussé par le soleil
mais t'as les boules, pas la frite
t'as les abeilles
Blotti dans l'ombre, l'homme a peur, il envisage une lueur qui ferait de lui un héros, un être d'exception ("Tu voudrais être éclaboussé par le soleil"). Hélas, la
vacuité, les turpitudes de son existence le brime ("t'as les boules"), et il assiste, impuissant, à la dégénérescence de ses rêves d'enfants, de ses amours aspirés. Le terme
"abeille" fait débat au sein de la communauté scientifique :
1) Philippe Risoli exprime t-il ici la condition d'esclave de la société apicole, où les abeilles ne sont que simples sujets soumis au bon vouloir de la reine, comme le sont
les hommes soumis au bon vouloir des horaires de métro ou des injonctions de leur patron ?
2) Ou bien avait-il préalablement écrit " t'as le bourdon", et, constatant que ça ne rimait pas avec "soleil", il a ensuite habilement métamorphosé
"bourdon" en "abeilles", sans se soucier que cela ne voulait rien dire ?
Pour ma part, je pense que Philippe Risoli est trop fin pour s'abaisser à ce genre de pratique, trop soucieux de choisir le terme idoine, surtout avant l'apothéose du refrain
:
Elles sont cuitas, les bananas
Découpées en dos, les patatos
Cuitas, les bananas
Découpées en dos, les patatos
Magie du poète, qui lui seul sait trouver les mots justes pour ordonner à notre inconscient de prendre les choses en main, de basculer notre vie du bon côté, celle de
l'exotisme ("les bananas") et de l'argent ("les patatos"). On pourrait rétorquer que ce message est hermétique, obscur, incompréhensible : Philippe Risoli,
toujours soucieux de la métaphore subtile qui fait mouche, en a cure. Le troubadour des mots évoque les "patatos", qui sont "découpées en dos", mais
il aurait aussi bien parler des "chemises de comptables", qui sont "à carreaux", ou bien du "dentifrice", qui est "à la menthe" : l'objectif est ici de
montrer que rien n'a de sens, qu'à vouloir tout planifier, à vivre dans l'urgence et l'accoutumance, les hommes courent à leur perte.
Y a des jours où tu voudrais zapper
ou tomber en panne d'oreiller
Y'a des nuits où tu dynamites
tu sais même plus où tu habites
Second couplet. Risoli choisit d'entamer une nouvelle croisade : l'abjection du monde télévisuel ("zapper"), qui fait de nous des zombies, des larves. L'homme sait de quoi
il parle : longtemps animateur sur TF1, il a appris à se méfier de cette jungle nocive, qui empoissonne nos cerveaux et nous conditionne. Ainsi, l'humain, pour échapper à sa réalité
endoctrinée par la télécommande et les médias, se retrouve condamné à errer sans but, à consommer divers boissons, bars, substances (le verbe "dynamites" renvoyant ici à
l'utilisation des drogues), le rendant aveugle de l'image qu'il dégage. Privé de ses sens, de ses repères, l'homme s'atrophie, se perd dans les dédales de son esprit, comme nous l'indique
l'humaniste : "tu sais même plus où tu habites".
T'as même pu le temps de laisser le temps au temps
Trop tard t'as le pétard
tête dans le sac, le gros cafard
Nous ne pouvons qu'être subjugué devant tant de puissance, d'harmonie littéraire. Ce "Laisser le temps au temps" qu'un Baudelaire n'aurait pas renié, message central
de l'oeuvre Risolienne : profiter du temps présent avant qu'il ne nous rattrape. Mais il n'est pas dupe : ce siècle est sombre, sinistre ("tête dans le sac"), et la redoublement du
mot "pétard" renvoie au "dynamites" qui le précède.
Elles sont cuitas, les bananas
Découpées en dos, les patatos
Cuitas, les bananas
Découpées en dos, les patatos
Le refrain, répété 4 fois, renforce le message véhiculé : la vie est absurde, chaque jour se répète, métro, boulot, dodo, les hommes s'enlisent dans leurs incertitudes en coupant
des pommes de terres, mécanisme de l'oubli et fatalité du paraître. Les bananas, adeptes du taylorisme, sont une nouvelle fois cuitas. Les Patatos, machine à rogner le plaisir, se font
redécoupées en dos. Risoli insiste, foudroie, lamine les certitudes. On reste émerveillé et la musique, lancinante, ajoute à la mélancolie du drame.
Y'a des jours tu sembles épanoui
Mais tu t'évapores dans la nuit
Y'a des jours ou tu cours toujours
Ces nuits ressemblent à des jours
On pourrait croire que Philippe Risoli n'a aucun talent, qu'il se contente d'aligner, de répéter maladroitement les mots, les "jours", les "nuits", les rimes
minables, la syntaxe déficiente : c'est le cas. Mais là où le talent émerge, c'est que tout ceci est volontaire : en s'abaissant ainsi à de la poésie de CM1, Risoli regrette son enfance, quand
l'insouciance et la joie n'était pas encore emprisonnés dans les bureaux, les immeubles en bétons. Risoli est nostalgique, nostalgique du temps qui passe, quand, machinalement, accablé par la
morne journée et la perspective d'un triste lendemain, il portait à ses lèvres une cuillerée de thé où il l'avait laissé s'amollir un morceau de madeleine.
Les chats sont gris, la nuit porte conseil
Mais t'es bancal, drapeau rouge
T'as les abeilles
L'apothéose est vibrante, émouvante comme une jupe fendue. Le mélange embrasé entre l'expression "la nuit porte conseil" et "la nuit, les chats sont gris"
est si improbable, si majestueuse qu'elle laisse le lecteur ébahi, incapable de faire la part des choses : dans quel chemin détourné Philippe Risoli veut-il nous amener ? Oui, toute tentative est
vaine, bancale : qu'elle est la portée de "drapeau rouge" ? Un rapport quelconque avec la tauromachie, la lutte entre l'homme, isolé dans l'arène au yeux de tous, bataillant face au
taureau ? Et ces abeilles, éternelles, qui surgissent du diable vauvert, alors qu'on les croyaient éteintes, disparues, réminiscence d'un passé glorieux, de colonnes doriques où s'élançaient les
javelots, tels des phares dans la nuits, des appels au secours, un appel au secours que Philippe Risoli, par une simple chanson, des simples mots, une sincérité jamais désavouée a su nous
transmettre, à moi, à vous, aux enfants qui naissent, chaque minutes, des deux hémisphères, aux femmes nubiennes des magies d'orient, surmontées de tapis à molettes une souris verte, qui courrait
dans l'herbe et je me transforme en mousse chantilly ça y est, enfin, le raz de marée ensevelit mon corps et je oh bonjour madame la marquise, que me vaut cet honneur il a neigé sur
Yesterday ah je vous y prends, de sauter par dessus la barrière! et on tourne les serviettes, tourne les... [Note de la rédaction : nous sommes malheureusement
désolé, mais Henri-Fabien Shwepps est dans l'incapacité de conclure son analyse. Il tourne actuellement dans l'appartement, une chaussette dans la bouche. Toutes nos excuses.]
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