Alexandre, pour une fois, s’était lâché à quelques confidences sur sa vie et son histoire amoureuse avec le nouveau pompier de la ville, un type plutôt brun et bien tourné. Firmin connaissait ce sapeur. En civil, il le trouvait gandin et arrogant. Etre pompier, disait-il, c’est vivre du malheur des autres en attendant les flammes pour s’embraser. Enfin Firmin ne disait pas tout à fait cela, mais c’était plus joli en le disant ainsi.
Firmin est un gentil garçon mais, comme tous les gens dont la description commence en ces termes, n’est ni beau, ni drôle, ni particulièrement intéressant, ni particulièrement pompier. Firmin était l’extrême opposé d’un pompier. Autant le pompier était vaillant, volontaire, envoûtant et sculpté, autant Firmin adorait Winnie l’Ourson. Sa grotte fourmillait de pots de miel en pâte à modeler ; sa bibliothèque lisait Walt Disney sur trois étages, le quatrième étant réservé à Maupassant, pour faire genre. Sur son lit à une place, un sourire s’affichait sur une peluche jaune au regard béant. Au centre de son dressing pendaient quatre gilets rouges, copies conforme de celui de Winnie. Il partageait avec lui une gémellité intrigante, et même, selon les dires des moutons de Lazenet, village situé à quelques bêlements de son appartement, une dangerosité certaine. Winnie donnait à croire aux gosses qu'une vie pleine d'oisiveté et de luxure avec la nature était possible sans cotiser à la sécurité sociale. A 46 ans, Firmin n’était plus un gosse, mais appliquait la recette sans modération, quitte à s’engrosser aux dépends des autres. Claudine était l’une de ces autres.
Firmin avait faim, de midi à minuit, et n'aurait refusé pour rien au monde cette nouvelle invitation chez un parasite aussi doué pour l’art de la table. Claudine savait recevoir : des louanges drapés dans de la soie, simples remerciements de convives au comble de la satisfaction. Au sommet des accessits : sa tarte aux prunes. Sur son lit à deux places, un sourire s’affichait régulièrement à la lueur de la veilleuse, au crépuscule de la soirée, quand la digestion plongeait dans le sommeil. Le club des cinq se réunissait deux à trois fois par mois. Alexandre en était la tête d’affiche. Il jouissait d’une réputation d’acteur de premier plan à l’échelle du village : lorsque Lionel Jospin était venu en campagne, en 2002, c’est ce bon vieux Alex qui avait ainsi décroché, au terme de castings éprouvants, la lourde tâche de faire coucou derrière la caméra de France Télévisions.
Benoit, lui, jouissait. Avec Véronique, dont les talents d’actrices ne sont plus à prouver, particulièrement au lit. Mais aussi avec Sylvie, 38 ans, dont la carrière d’héroïne littéraire s’arrêta net le jour où Claudine décida de ne pas l’inviter à sa table. En tant que frère du feu mari de l'amphitryon, Firmin s'asseyait à sa droite, près de l'horrible dessin représentant Henri IV orné de dreadlocks. Une composition de son petit-neveu, passionné d’Histoire.
- « Tiens, Firmin, passe moi le pain, s’il te plaît. »
Firmin n’appréciait Benoît qu’avec parcimonie. Il trouvait son couple hypocrite, et Véronique particulièrement laide depuis que cette dernière lui avait servi un dîner loupé, en avril. Firmin se souvient très bien de cette soirée-là : tout du long il avait senti comme une odeur de souffre entre les invités, une animosité larvée prête à bondir à la moindre anicroche. En réalité, c’était le gigot de Véro qui brûlait.
« - J’espère que tout va bien », demanda Claudine, faussement inquiète, pour jauger la température de la table, légèrement plus ardente que sa sauce aux morilles.
La question n’avait pas de sens, sauce aux morilles exceptée. Le plat principal donnait à la succulence sa véritable signification. Les fromages rivalisaient en saveurs, amoureusement accompagnés de Bordeaux. Et le dessert, ce dessert ! aurait même plu à un parisien participant à Un Dîner presque parfait, l’émission culinaire d’M6. Seul Firmin semblait déçu. A la fin du repas il avait jeté un œil dans la cuisine et l’avait aperçue, tellement désirable. Elle l’ignorait, involontairement peut-être, tout en se sentant exquise et irrésistible. Cette fois-ci, contrairement à la semaine dernière, elle n’avait pas fait immersion dans la soirée. Lorsque la porte se referma, Firmin eut des regrets de ne pas avoir osé l’attaquer et rentra chez lui, tout penaud, câliner sa peluche.
Cinq semaines durant les sorties chez Claudine se succédèrent. Systématiquement, à la fin du dessert, c’est la déception qui dominait. A contre-courant de l’opinion des autres invités, il maugréait contre sa lâcheté qui l’empêchait d’agir. Ses nuits furent tornades. Il repensait à elle, invariablement, autant que ses draps ne pouvaient le supporter. Pourquoi Claudine la cachait-elle ainsi, à l’abri des bouches incestueuses ?
Un jour, il avait semblé la voir dans une boulangerie. Mirage. Un autre, au supermarché. Mirage. Encore un autre, aux abords d’une église. Mariage. Son goût l’obsédait. Il voulait la prendre, pour lui tout seul. Les journées de Firmin se résumaient par son absence, et il souffrait de ne pouvoir la revoir. Jusqu’au soir où il décida de violer le destin en prenant ses rênes.
Ce n’était pas un soir de film d’horreur. Annibal Lecteur dînait chez sa mère, l’orage avait un rencard dans un autre coin du pays et Firmin s’était passé sur le visage une crème anti-boutons pour masquer ses défauts. La réception se déroula normalement. Firmin en sortit le dernier. Là, derrière l’abribus jouxtant la rue Lanceau, sa cachette lui permettait d’être à l’affut des lumières. Une luciole armée d’un couteau. Un bus de nuit éteignit son songe. Il fit un pas de côté. Puis deux. La lumière entoure toujours la maison. Un peu comme un enfant, il marche sur ce chemin de pierre qu’il avait précipitamment fuit vingt minutes auparavant.
- « Elle doit probablement nettoyer »
En effet, Claudine nettoyait. N’aimant guère le désordre, elle s’était occupée des assiettes dès le dernier invité parti, puis s’échinait maintenant à épurer la table de ses miettes. Firmin l’observait consciencieusement. A 9 ans, il avait tranché le corps d’une araignée de taille moyenne sans ressentir la moindre peur, juste pour savoir, comme ça. Il était ensuite passé aux chenilles, par facilité, puis aux souris, par sa cave, avant, vers sa majorité, de s’en prendre aux lapins. Il trouvait les lapins stupides, surtout ceux de son oncle. Firmin n’avait jamais tranché de Claudine, encore moins de Claudine épurant une table de ses miettes. Disons qu’il la trouvait plutôt ingrate, malgré sa générosité. Ses mains ressemblaient à des ventouses, trouvait-il. Firmin préférait de loin Pétunia, sa fleuriste.
Avant de quitter les lieux, il avait pris soin de laisser ouverte la fenêtre de la chambre d’amie,
davantage pour pénétrer ensuite en secret dans la maison que pour en aérer l’odeur de bison. Firmin avait découvert ce stratagème dans un polar américain des années 50 diffusé sur le câble, entre
deux épisodes de Winnie. La fenêtre n’était pas bien haute, à quelques enjambées du sol, et il arriva à ses fins sans se casser la margoulette. Par contre, il endommagea une latte du lit en se
réceptionnant. « En passant par le salon, je pourrais me cacher derrière le canapé », songea-t-il, en dévisageant des deux côtés le couloir aux joues dorées. De la déco, il ne voyait en
fait que le doré. Son souffle se faisait de plus en plus prégnant, militaire. Ses lèvres battaient la mesure, accompagnant la lourdeur de ses pas. Il n’avait rien d’un assassin, n’avait ni leur
grâce ni leur intelligence d’esprit, mais vivait au XXIème siècle, à une époque où tout le monde se sentaient capables d’incarner tout le monde et d’ouvrir une porte de cuisine. Ca y est. La
porte de la cuisine n'existe plus. Les chaises, la litière du chat, le Paic citron dégoulinant près de l'évier s'écartent pour ne laisser dans son champ de vision qu'un arôme terroriste encore
introuvable dans le commerce. Elle patiente, au bord de la table. Sa peau l'attire comme un aimant et l'enivre ; ou est-ce ce citron couleur de miel embrassant le lointain ?
Rarement Firmin ne s'était senti assez bien. Lestement, il raccourcit la distance le séparant de l'irréparable. «J'ai envie de la trancher, se dit-il, j'ai envie de la trancher.» Sa robe vire au
violet. Des turgescences se font plus précises, et quelques miettes l'entourent. Elle se sait déjà morte, c'est certain. L’aiguillon de la faim le provoque, le brave. Il cède et l'entaille d'un
coup bref en plein milieu de la chair. Elle est un peu dure, résistante, comme il les aime. On aurait dit un vagin tellement elle était douce, des cils tellement elle irradiait.
Il émettait de sa bouche des sons venus de l’espace quand Claudine intercepta l’éruption extatique de ses vaisseaux.
- « Firmin ! Qu’est-ce qui t’arrives ? »
Firmin consommait sa gourmandise. Il s’excusa poliment en lâchant sa proie.
- « Excuse-moi, mais je n’avais pas le choix », manquait-il de pleurer.
Claudine ne comprit pas. L’un de ses meilleurs amis avait souillé son bébé, sans raisons.
- « Je suis désole, Claudine, je, je… »
- « Il suffisait de me le demander, tu sais, murmura-t-elle. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? »
En contemplant cette tarte aux prunes, Firmin eu quelques regrets. Il en avait mangé un bon quart, s’était goinfré en égoïste, et, même si elle était aussi bonne que dans ses souvenirs, regrettait pour cela d’avoir cassé une latte de lit.
-« Elle est pour mon petit-neveu. Il n’habite pas loin et vient toujours les dimanches me voir. Il adore les tartes aux prunes. »
L’univers entier adorait ses tartes aux prunes. Claudine restait gentille, malgré la colère. Elle avait enfilé un pyjama jaune, qui soulignait non sans amertume ses formes replètes. De près, on aurait cru voir un pot de miel. Le même ton, les mêmes odeurs, la même stature. Claudine était un pot de miel et l’on approchait de minuit, l’heure du goûter nocturne. Firmin reprit son couteau.

Pour Lounna, que le soleil matraque souvent au grand dam de sa peau délicate, quoi de mieux qu’un Bob ? C’est d’ailleurs ce qu’elle me disait l’autre
jour : « Quoi de mieux qu’un Bob ? » Vous voilà désormais au septième ciel.
Fred est un homme bourré d’esprit. Chez lui, les bouquins d’érudits s’affichent avec les
dictionnaires en tout genre. Pour ne pas déroger à ses habitudes, et accessoirement pour placer une femme à poil dans cet article, je lui ai ramené Sabine. Au pire, elle servira de
presse-livre.
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