« Docteur, j’ai un problème. »
« Ecoutez, mon collègue m’a téléphoné hier à propos de l’épineuse question de votre priapisme, mais je ne me suis pas encore penché sur le dossier, si j’ose dire. »
« Non, je parlais d’autre chose. Cela concerne mon Blog. »
« Votre Blog ? »
« La taille de mon blog. »
« Il vous complexe ? »
« Non, il est complexe : à force de jongler entre les personnages, ma schizophrénie a atteint ses limites ; à force de gagner en popularité, mon cerveau s’est anormalement hypertrophié. »
« A quoi voyez-vous ça ? »
« A mon ego. »
« J’ai pas dit où. J’ai dis à quoi. Je me fous que vous ayez visité Monte-Carlo et ses environs récemment. »
« Lorsque j’entends des applaudissements dans la rue, je deviens rouge et je supplie les gens d’arrêter, parce que c’est gênant. »
« Les gens vous applaudissent dans la rue ? »
« Non, ils tapent des mains pour écraser les mouches qui me suivent. Mais cela reste gênant, au moins pour ces pauvres mouches. »
« Comment se porte votre Blog ? »
« Couci-couça, docteur. »
« C'est-à-dire ? »
« Un coup bien, un coup moins bien. Couci-couça est une locution adverbiale couramment utilisée pour exprimer le… »
« Je sais ce que veut dire couci-couça. Mais développez sur ce mal-être. Votre Blog ne vous satisfait-il pas entièrement ? »
« Je crois qu’il me trompe, docteur. »
« Avec qui ? »
« Avec l’absurde. J’ai plus de lecteurs que lorsque J’avais 80 de Blog-rank, et pourtant j’en suis dorénavant à 70. C’est totalement Illogique. »
« Je rappelle que vous vous occupez d’un blog absurde. »
« Oui mais c’est gênant. »
« Je sais. Pardon pour les mouches, mon déo est polonais. Désirez-vous que je ferme la fenêtre ? »
« Si possible, oui. Et si vous pouviez-dire à Carlos Santana de quitter cette pièce, sa présence me perturbe un peu. »
« Excusez-moi, j’attendais le bus. Je reviendrais quand la séance sera terminée. »
« Merci. »
« Merci. Reprenons, Monsieur Myblack. Bien. Ressentez-vous une certaine lassitude avec votre Blog, au bout de presque deux ans de vie commune ? »
« Bien sûr. »
« Ressentez-vous un certain découragement à la vue de certains de vos articles écrits en deux heures qui n’obtiennent qu’en récompense qu’une dizaine de commentaires ? »
« Bien sûr. »
« Pensez-vous que le temps passé sur votre blog vous empêche d’exercer d’autres activités, telles que l’écriture d’un roman ou la rédaction de nouvelles ? »
« Bien sûr. »
« Vous comptez me dire bien sûr jusqu’à la fin de cette séance ? »
« Bien sûr. »
« Je vois. Vous avez besoin de repos. »
« Merci docteur, mais je vous assure que je ne suis pas en érection ce coup-ci »
« Et ce coup-ça ? »
« Non plus. Et concernant mon blog ?»
« Du repos aussi. »
« C'est-à-dire ? »
« Postez-moins. Faites des breaks. Marquez des pauses. »
« Comme Nike, vous voulez-dire ? »
« Avec ce genre de jeu de mot, c’est vos lecteurs qui auront besoin d’un psychiatre pour les comprendre.»
« Docteur, j’ai besoin de poster. Je prends du plaisir en le faisant. »
« En arrêtant tout, vous serez en manque. Et si vous ne le faisiez que deux fois par semaine ? »
« Deux fois par semaine ? Je ne pourrais jamais tenir, docteur. »
« Il y a des Blogueurs très bien qui font ça deux fois par semaine. »
« Oui mais ils n’ont pas de priapisme. »
« Vous n’avez qu’à rédiger des articles moins pénétrants, je ne sais pas moi, putain vous m’emmerdez à la fin ! Est-ce que je vais chez vous vous ennuyer avec vos petits tracas personnels, moi, hein ? Et mon intimité, vous y pensez à mon intimité ? Merde, c’est chiant le sans-gêne qu’ont les gens, à la fin, bordel ! »
« Docteur, je ne suis pas psychiatre, moi. »
« De toute manière la séance est terminée. »
« Attendez, avant de partir, je voulais m’entretenir avec vous d’un petit soucis de vidéo rejetée par Youtube pour cause de non-respect des conditions d’utilisations. »
« En quoi cela me concerne-t-il ? Je ne suis pas informaticien. »
« Non, mais ce n’est pas la première fois qu’elle est rejetée. Tout a commencé en 1993, lors de la rentrée de cm2. Nous étions assis autour d’un feu de camp que des professeurs ravivaient en jetant des directives de L’Education Nationale, quand un nuage se forma dans… »
« Jeannine, annulez tous mes rendez-vous de l’après-midi. Je tiens là le plus beau cas de ma carrière. Poursuivez. »
« … la netteté du ciel. Catherine était différente des autres. Elle n’avait pas véritablement d’amis. …. »
« Bien, bien, poursuivez. »
« Vous savez comment sont les gosses, à cet âge. Toujours à vadrouiller au lieu de rester sagement assis à écouter les émissions d’Yves Calvi sur les drames du réchauffement planétaire ou de la froideur électorale des sympathisants communistes. Catherine était pourtant une vidéo comme les autres, bien qu’un poil légèrement plus bâclée que les autres. »
« Comment ça ? »
« Elle avait été tournée par un Sony Cyber-shot S750 à 117,50 euros alors que ses camarades avaient pour géniteur un Olympus E-420 à 469,80 euros. »
« Votre vidéo n’était pas du même niveau sociale que ses copains de classe, ce qui provoquait en elle une appréhension qui, je pense, devait se ressentir. Etait-elle appréciée des professeurs ? »
« Oui, surtout du professeur de Français, qui adorait son ton iconoclaste, l’approximation revendicatrice de ses travellings, sa perception décalée du monde, alors que ses camarades se contentaient de filmer sans flou l’insipide réalité normale du quotidien. Catherine souffrait de cette incompréhension. Elle aurait tant voulu être comme tout le monde, être acceptée des autres. Je pense que le déclic est intervenu un jeudi. »
« Un jeudi ? Oui ? Je vous écoute ? »
« Et je sais pas ce qu’il se passe ensuite, la vidéo se termine là, j’ai plus de batterie. »
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