C’est par la grâce d’un voyage en avion que Jean-Michel Lapoisse, chroniqueur du blog de Myblack, a fait connaissance avec le centre hospitalier d’Evreux. Frappé
d’évanouissement dans une cafeteria, la vedette nationale a été accueillie par l’équipe du professeur Broissart.
« Qui est ce con ? » s’est enthousiasmé l’éminent chirurgien. « Je suis occupé, confiez-le au proctologue ou à des étudiants en médecine pour
qu’ils s’amusent avec son cadavre. Vous me laisserez le blanc, c’est mon morceau préféré. Quoi, comment ça il n’est pas mort ? Et pourquoi il est là, alors ? », a rajouté
l’homme au masque blanc. « Vous savez combien ça coûte de soigner un malade ? Hein ? Ben l’Etat non plus, apparemment. De toute façon on n’a plus de chambres, pas assez
d’infirmières et il manque un bouton à ma chemise, alors pensez donc, mon bon monsieur, j’ai vraiment autre chose au foutre que de m’occuper d’un vite, amenez le en salle 4, et tant pis pour la
vieille ! », a hurlé le professeur après visionnage du compte en banque de Myblack.
Après avoir installé dans l’évier la pauvre madame Vermorin, Francis Broissart est immédiatement passé à l’acte : « Clé de 12 ! Vite ! Vite ! Une
fourchette ! Merci. Non, pas cette fourchette, ses dents sont tordues. Dépêchez-vous, bordel ! Comment ça y a plus de fourchette ? Bon, tant pis, on va l’opérer avec votre crayon à
papier. Oui Sophie, je sais qu’il n’en reste qu’un, mais vous direz ça au président, hein ?!! ». Jamais médecine et débrouillardise n’avaient autant rimé dans une seule et même
intervention.
Le bloc était complètement à.
Il grouillait de gens qui se.
« Bordel, l’estomac de ce type est aussi chargé que l’haleine de Cauet ! C’est la guerre du Golfe, là-dedans ! », a constaté le médecin à Myblack,
devenu son assistant par nécessité – les titulaires étant en RTT. « Quelqu’un a-t-il perdu récemment un moteur de hors-bord ? Ou un service à grillade ? », a
interrogé le professeur Broissart en les extrayant de l’estomac.
Ils n’appartenaient à personne, pas plus que les touches de pianos en ivoire, l’omoplate d’ours et le bassiste de Superbus. « Merci quand même, ça faisait deux mois que
j’étais coincé à l’intérieur de ce type », a néanmoins remercié ce dernier.
Le chirurgien restait pantois : « tout cela ne nous dit pas comment il a pu s’évanouir. Oh, attendez : un sachet de sucre à demi-ouvert ! Votre ami est-il
allergique au sucre ? » Myblack n’hésita pas une seconde : « je sais pas trop, en fait. Attendez, laissez-moi réfléchir, je…»
Non, c’est écrit : Myblack n’hésita pas une seconde. Un peu d’attention, merde.
« Ah pardon. Je reprends : Oui ! C’est marqué sur son passeport, dans la case profession ! » « Bon sang, mais c’est
bien sûr ! » fit le praticien en frappant violemment d’un poing rageur le visage de son patient, par mégarde. « Vite, apportez-moi un yaourt, ça serait bête de le
gâcher ! Et deux cuillères, deux !»
Myblack tenta une remarque :
- « Professeur, au risque de paraître intervenant, je pense qu’il serait bon de panser cette plaie béante. On mangera plus tard.»
- « Et c’est un bleu-bite qui ose contredire un vétérinaire de mon acabit ! On croît rêver ! Mon garçon, ne laissez pas la vue du sang guider vos
émotions !»
- « Un vétérinaire ? »
- « Où ça ? »
- « Vous êtes vétérinaire ? »
- « Hein ? Qui vous l’a dit ? Que la balance se dénonce et qu’on lui coupe les organes génitaux! »
- « C’est vous. »
- « Que personne ne touche aux organes génitaux de la balance ! Enfin à part vous, Sophie. »
- « Merci professeur. »
- « Et donc vous êtes vétérinaire ? C’est légal, ça ? »
- « Les réductions budgétaires ont conduit l’hôpital à… Bon, écoutez, on n’a qu’à dire qu’on le mangera plus tard, ce yaourt. Sophie, la pince à linge,
vite ! »
- « Je m’en suis servie pour transplanter monsieur Guergouin, professeur. »
- « La vie était plus simple quand j’opérais des mouettes à cœur ouvert sur les décharges. Tant pis, on se débrouillera sans elle ! »
L’opération dura 2 heures. Myblack couva le chevet du lit de son ami avec préciosité. Par chance il y avait des vieux VSD dans la chambre, et des tuyaux de toutes les couleurs,
comme dans les pubs pour Actimel. Le bloc opératoire éteint, on patientait sagement, sur des chaises. Myblack était partout : un œil sur son magazine, un œil sur son complice, un troisième
sur le jean Complice de Sophie, la ravissante infirmière. Il fantasmait : elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à une camarade de fac, et il l’imaginait se lever, s’enrouler la langue
sur ses lèvres, s’avancer nue vers non, ce n’était pas le moment pour ça, non, vraiment.
Il attendit deux heures de plus, pour rien. Jean-Michel Lapoisse ne se réveillait pas.
Il attendit deux nouvelles heures, sans succès. « 20 euros qu’il est tombé dans le coma ! », paria le professeur Broissart en jetant un billet dans un
chapeau tenu par un singe.
Six heures passèrent. « Et dix de plus ! », relança Sophie, joueuse. « Tenu ! », misa le primate.
Mais, à seulement quelques lieux de la salle d’attente, le patient patientait depuis bien trop longtemps pour susciter l’espoir.
Myblack ne s’en faisait plus, après avoir relu pour la 13ème fois cet article sur Bataille et Fontaine. Résolu à l’idée de perdre à jamais son camarade, son employé
chéri.
Les paupières de Jean-Michel Lapoisse jouaient à Colin-maillard. Les murs de sa chambre avaient perdu de leurs éclats, remués par la grève du propriétaire.
Myblack baissa la tête. Une larme coulait sur sa joue. Lui qui s’est longtemps moqué de tout se rendit compte, finalement, de l’importance des choses. La perte d’un être qu’on
aime, même moche, détruit le cœur. Sa misanthropie était affectée, pour une fois, et il avait fallu qu’un proche périsse pour révéler la faille. La pluie tombait sur le sol, maintenant. La pluie
ruisselait en formant des grumeaux. Près de lui, Sophie compatissait. Ses deux seins en poire, en communion solennelle, imploraient pardon de n’avoir pu le sauver, et son petit cul « JE
L’AI VU ! JE L’AI VU !».
Quoi ? Ce cri ! C’était lui ! Jean-Michel Lapoisse ! Miracle ! L’ancien aveugle venait de retrouver la vie !
- « Qui ça ? Qui ça ? », implora Myblack, au point de rupture.
- « Dieu ! Dieu ! C’est lui ! », fit Jean-Michel, regardant vers son ami de bloggeur.
- « Arrête, c’est gênant », répondit Myblack.
- « Non, je l’ai vu ! Dieu ! Le véritable ! »
- « Dieu ?? »
- « Dieu ! Assis sur un nuage ! Il m’a parlé ! Je l’ai vu !»
- « Comment est-il ? Comment est-il ! Réponds, charogne, réponds où je t’étripe ! » s’étrangla le professeur Broissart, réponds sale
fils de pute ! »
- « Il… Dieu ne… Dieu est… »
- « Jean-Michel, allez ! Un effort ! Pense au nombre de visites que j’obtiendrais si j’annonce à quoi ressemble Dieu ! »
- « Dieu est… »
- « Est homosexuel ? Est noir ? »
- « Est indivisible ?
- « Dieu est un hachis parmentier ? »
- « Chanteur de Culture Club ! »
- « Une fougère ! »
- « Garé en contre sens ! »
- « Parti sans payer l’addition ! »
- « Non, non, Dieu est… Argh, je ne me sens pas très… »
- « En tôle pour avoir fumé du haschich ! »
- « Le fils caché de Bernard Montiel ! »
- « Bassiste de Superbus ! »
- « Impossible, j'le suis déjà. »
- « Ah mais vous êtes encore là, vous ? »
- « Fais pas le relou, merde ! Jean-Michel, accouche ! Dieu est quoi ??? »
- « Sans contrefaçon ! Aux petits oignons ! Monté au premier ! Coincé dans les toilettes ! »
- « La ferme, vous ! »
- « Dieu est… »
Jean-Michel Lapoisse s’écroula sur le sol, exténué. Le chirurgien tenta de le réveiller en lui foutant des torgnoles dans la gueule, mais rien n’y fit.
Le silence, de nouveau.
Rien.
« Dieu est », c’est, à l’heure actuelle, tout ce que nous savons.
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